Surcharge cognitive : repérer le point de rupture avant la rupture

Deux obligations, et une seule journée...

Surcharge cognitive : repérer le point de rupture avant la rupture

Une heure trente du matin. La maison dort. Moi, je suis encore devant mon écran. Le réveil sonnera à six heures.

Comme beaucoup d'entre vous, je suis animé par deux obligations. Travailler pour faire bouillir la marmite. Et offrir du temps de ma vie à mes enfants.

Ces trois dernières semaines, j'ai failli.

Vous connaissez le contexte si vous avez lu mon précédent article : en plus de mon cabinet, j'ai accepté une mission de professeur en BTS et en terminale. Je me suis engagé à viser la perfection auprès de mes nouveaux élèves. Résultat : en mouvement permanent, de six heures du matin à une heure trente. Tous les jours.

Ce n'était pas de la négligence. C'était de l'engagement. C'est bien là le piège.

Viser la perfection sur un front, c'est souvent faillir sur tous les autres.

Sept casquettes, un seul cerveau

Ce que je n'avais pas mesuré, ce n'est pas seulement le nombre d'heures. C'est le nombre de cerveaux.

Plusieurs fois par jour, je change de rôle. Professeur. Entrepreneur. Consultant et coach. Psychothérapeute. Aidant familial. Père. Compagnon.

Chacun a ses codes, son vocabulaire, ses urgences. Le professeur pense programme et attendus d'examen. L'entrepreneur pense trésorerie et prospection. Le thérapeute doit être entièrement présent. L'aidant gère l'imprévu. Le père doit être là, vraiment là, pas à moitié. Le compagnon aussi.

Et entre deux rôles, il n'y a pas de sas. Je passe de l'un à l'autre, et une partie de ma tête reste toujours dans le rôle d'avant.

Vous aussi,vous changez de casquette plus souvent que vous ne le croyez. Patron, Gérant,commercial, comptable, recruteur, parent, conjoint. Parfois dans la même heure.

On ne change pas seulement de tâche. On change de cerveau, et chaque changement se paie.

Le signal que j'ai mis sept jours à écouter

Depuis sept jours, ma seule stratégie de bien-être tenait dans une boîte à pharmacie : ibuprofène, paracétamol, à intervalles réguliers. Trop réguliers. Ne faites pas comme moi.

Je connais la théorie. Je l'enseigne. Et j'ai fait exactement ce que je déconseille : faire taire l'alarme au lieu de l'écouter.

Le dossier «Surcharge cognitive » de Cerveau & Psycho (n° 191, octobre 2026), signé parle chercheur en psychologie cognitive André Tricot et la journaliste Margot Brunet, rappelle un point que tout dirigeant devrait connaître. La fatigue n'est pas une faiblesse. C'est un signal biologique. Les chercheurs ont observé qu'on la ressent avant que nos performances ne baissent. Autrement dit, elle prévient. Elle arrive avant les erreurs, les oublis, les décisions prises de travers.

Moi, j'avais choisi de couper le son.

Cette semaine, je décide que ça cesse.

La fatigue n'est pas une faiblesse. C'est une alarme qui sonne avant l'incendie.

Mon métier : voir le point de rupture avant la rupture

Je ne vais pas vous raconter que je suis à l'abri. Je ne le suis pas. La vie est complexe pour moi aussi, tous les jours. Il m'arrive d'être en sur-régime, comme ces trois semaines.

Ma spécialité n'est pas d'éviter la montagne. C'est d'analyser et de circonscrire le point de rupture avant la rupture. Repérer où ça va céder, et à partir de quand, tant qu'il est encore temps d'agir. Pour un dirigeant, la rupture a des noms très concrets : l'épuisement, l'arrêt de travail, le couple qui se fissure, le bon salarié qui part, la décision prise à bout de nerfs qui coûte une année de chiffre d'affaires.

Cette fois encore, j'ai vu le mien. Sept jours d'antidouleurs, ce n'était pas la rupture. C'était le signal juste avant. Et je m'arrête là, pas plus loin.

C'est pour cela que c'est mon métier : savoir aller au bout du bout sans jamais craquer. Pas parce que je suis plus fort que vous. Parce que, comme en alpinisme, j'assure ma montée. Chaque point d'ancrage, je le pose avant d'en avoir besoin.

Et je sais pourquoi je les pose. Parce que je choisis de redescendre. De retrouver les miens, rapidement, au pied du chemin où je les ai laissés ce matin.

Je ne suis pas plus fort que vous. J'assure ma montée.

Ce qui se passe vraiment dans votre tête

Ce que j'ai vécu n'a rien d'exceptionnel. C'est le quotidien de la plupart des dirigeants et des entrepreneurs que j'accompagne. Voici, en clair, ce que la recherche décrit.

Votre cerveau ne fait qu'une chose à la fois

Il possède une sorte de goulot d'étranglement : les tâches y passent en file, l'une après l'autre. Le « multitâche » n'existe pas vraiment. Il s'agit d'un saut permanent d'une tâche à l'autre. Et c'est précisément ce qui épuise le plus.

Chaque interruption se paie

À chaque changement, il faut décrocher de ce qu'on faisait, comprendre la nouvelle situation, puis se réengager. Les études citées dans le dossier montrent qu'après chaque bascule, la concentration met du temps à revenir : on répond plus lentement et on se trompe davantage. Le téléphone qui sonne pendant le devis, le salarié qui passe « juste deux minutes », la notification au milieu d'un calcul de marge. Chaque fois, vous payez. Et quand ce n'est plus une tâche qui change mais un rôle entier, la facture grimpe : passer du professeur au thérapeute, puis à l'aidant, puis au père, c'est recharger à chaque fois un monde complet.

Vos soucis aussi sont des tâches

Le stress, l'anxiété, les pensées qui s'invitent sans prévenir obligent eux aussi le cerveau à jongler. Vous êtes en réunion, et la relance de l'URSSAF tourne en arrière-plan. Vous êtes à table avec vos enfants, et le client mécontent occupe déjà la moitié de votre tête.

Aller vite rend tout plus difficile

Une expérience des psychologues Valérie Camos et Pierre Barrouillet le montre : la même tâche devient plus coûteuse quand on a moins de temps pour la faire. Le « c'est pour hier » ne fait pas que presser. Il complique.

Ce qu'il faudra faire plus tard pèse déjà

Penser à rappeler le comptable, à relancer ce devis, à signer ce document : cette «mémoire du futur » occupe de la place en permanence, et vous déconcentre par vagues.

Votre cerveau ne fait pas plusieurs choses à la fois. Il saute de l'une à l'autre, et chaque saut se paie.

Ma nouvelle règle : tous les fronts, mais pas en même temps

Ma première résolution était d'atteindre tous mes objectifs, moins vite, mais en même temps. La science m'a corrigé. C'est justement le « en même temps » qui sature.

Ma règle devient donc : viser une implication sur la durée. Avancer sur tous mes fronts, mais jamais en même temps. En parallèle sur la semaine, une chose à la fois dans la journée.

Et derrière cette règle, il y a une pensée à déloger : « Je dois tout faire, tout de suite, parfaitement. » Ce n'est qu'une pensée, répétée assez souvent pour ressembler à une obligation. À côté d'elle, il en existe mille autres. Celle-ci, par exemple: « Je vais tout faire, bien, et dans la durée. »

Vouloir bien faire n'est pas un défaut. C'est un engagement. Il devient un problème le jour où il vous coûte ce pour quoi vous travaillez.

Avancer sur tout, oui. Tout en même temps, non.

Ce que nous travaillons ensemble

Mon travail est court, dense et chirurgical. Il commence toujours au même endroit.

D'abord, on valide. La surcharge n'est pas un manque de capacité, ni le signe que vous n'êtes pas fait pour diriger. C'est un cerveau humain qui atteint sa limite biologique. C'est normal, et ça se travaille.

Ensuite, on circonscrit votre point de rupture : où ça risque de céder, à partir de quand, et ce qui vous en rapproche. Les changements de rôle sans sas, les interruptions, les soucis qui tournent en fond, l'urgence permanente, tout ce que vous gardez en tête « pour plus tard ».

Puis on pose vos points d'assurage, avant d'en avoir besoin.

Si vous avez une équipe : ce que vous gardez, ce que vous confiez, et à qui. Si vous êtes seul : ce que vous séquencez, ce que vous sortez de votre tête, ce que vous arrêtez. Dans les deux cas : ce qui passe en premier, et ce qui attend sans culpabilité.

Enfin, on mesure. Des indicateurs simples, fixés au départ : l'heure à laquelle votre journée se termine vraiment, le nombre d'interruptions subies, les décisions prises à tête reposée, les soirées rendues à votre vie.

Ce que je sais aujourd'hui, je ne l'ai pas appris seulement dans les livres. Cette semaine encore, je l'apprends sur moi.

Je ne prends pas votre force. Je vous la rends.

Et vous, à quelle heure finit votre journée ?

Pas celle de votre agenda. La vraie. Celle où votre tête s'arrête enfin. Et qui vous attend, ce soir, au pied du chemin ?

Si la réponse vous a fait sourire jaune, vous savez déjà ce que je vais vous dire : le problème n'est ni votre volonté ni votre talent. C'est la charge. Et une charge, ça se répartit.

Si vous voulez voir l'autre face de ce même chantier, lisez « Syndrome de l'imposteur : trois semaines dans le siège du débutant » [lien : https://www.gwenquemener.fr/blog/syndrome-de-limposteur-trois-semaines-dans-le-siege-du-debutant ]. J'y raconte ce que la pression fait au regard que l'on porte sur soi, et comment on s'en défait.

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Questions réponses sur cet article :

Et vous, vous n'êtes jamais en surcharge ?

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Je suis seul dans mon entreprise, je ne peux rien déléguer. Est-ce pour moi ?

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Comment savoir si c'est de la fatigue normale ou de la surcharge ?

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Je n'ai pas le temps de me faire accompagner.

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Quelle différence avec une formation en gestion du temps ?

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Portrait de Gwen Quéméner, coach de résultats en Bretagne
Le mot de Gwen

Vous avez deux obligations : faire bouillir la marmite et être là pour ceux que vous aimez. Pendant trois semaines, j'ai failli sur la seconde. Mon métier, c'est de voir le point de rupture avant la rupture. Le mien compris.

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